Voici un petit tour d’horizon de mes lectures indiennes…

Loin de Chandigarh, Tarun Tejpal, Buchet Chastel, 2005, 660 pages, 25 euros.
Mon premier roman indien est aussi celui de Tarun Tejpal, le rédacteur en chef de Tehelka. Ce “pavérotique” se lit comme une balade amoureuse au coeur de l’Inde du Nord à la fin des années 1990. Le narrateur est journaliste, en dehors des passages érotiques, cet extrait m’a bien plu:
“J’étais un reporter qui ne cherchais pas un emploi de reporter. C’était très inhabituel. A l’époque, dans les années 1980, devenir reporter était l’unique objectif de tout jeune journaliste. Avec le titre venait la signature, les voyages, les contacts, le glamour, la mobilité, l’argent. Moi, je recherchais un poste de rédacteur. Ou d’humble secrétaire de rédaction, je ne voulais aucune responsabilité. (…) Je ne voulais plus écrire de papiers d’ambiance (…) je ne voulais plus inventer des noms de conducteurs de rickshaw à qui je prêtais des déclarations imaginaires. (…) Je voulais être au bas de l’échelle, uniquement responsable des points et des virgules (…) Je voulais être le fantassin de la rédaction.“
Puisque vous insistez:
“Lorsque je m’étendis, elle ouvrit sa chair humide et m’en nourrit tout entier. Le musc de son amour submergea mes sens. (…) Puis, ayant trouvé son noyau brulant, je le délaissai et vagabondai sur son corps, pour revenir ensuite en cercles concentriques chercher ma pitance. (…) Enfin au coeur de la nuit, je compris que Fizz effectuait sa dernière ascension. Je trébuchai derrière elle (…) jusqu’à ce que mon sang déborde, que mes poumons éclatent, que mes genoux fléchissent, que mon échine se dissolve. Je la perdis de vue et explosais dans le néant”.

Plant India, Mira Kamdar, Actes Sud, 2008, 320 pages, 23 euros, traduit par André Lewin.
Planet India, l’ascension turbulente d’un géant démocratique est l’exploration par Mira Kamdar, journaliste indienne francophone, de l’Inde en mouvement. Cinéma bollywood, étudiants qui rêvent d’Amérique et de technologies, call centers, villes grouillantes, conditions sanitaires, Mira Kamdar rencontre puissants et faibles. Pour comprendre le rôle de l’Inde dans le monde, son immigration, ses aspirations, l’auteur décrypte l’inconscient national avec son regard extérieur. Mira Kamdar est née aux Etats-Unis d’un père indien et d’un mère danoise, mais elle rendait souvent visite à ses grands-parents dans le Gujarat.
A lire comme un roman, mais un crayon à la main pour ne pas laisser passer les nombreuses références et chiffres sur lesquels s’appuie cette réflexion sans concession sur un pays qui n’a pas encore trouvé les moyens d’associer les plus démunis à sa richesse galopante.

Les mille romans de Bénarès, Catherine Clément, éditions Noesis, 2000, 160 pages, 20 euros.
Avant de découvrir Bénarès et d’affronter les “Mam, come and see burning bodies”, j’ai bien fait de lire les “Mille romans de Bénarès”. Catherine Clément, qui a habité en Inde dans les années 1990, fait découvrir les “personnages” de la ville sacrée. Illustré d’aquarelles de l’auteur, ce roman donne à entendre les voix d’une vache sacrée, d’une veuve en sari blanc, de Gandhi, d’une élephante, d’un singe divin, d’un maître d’école tibétain…Chacun livre sa ville, son point de vue sur l’organisation de la société autour du divin. Chacun apporte une pièce au puzzle complexe et passionnant de cette ville, fille du Gange.

Tour du monde d'un sceptique, Aldous Huxley, Petite Bibliothèque Payot, 2000, 280 pages, prix crayonné pour cause de cadeau de départ. Titre original: "Jesting pilate", publié en anglais en 1926.
L’auteur du “Meilleur des mondes” a séjourné aux Indes au début du siècle. “Tour du monde d’un sceptique” est l’itinéraire spirituel et critique d’un Aldous Huxley qui conclut sans complaisances que “voyager, c’est découvrir que tout le monde a tort”. Des Indes à la Birmanie, le voyageur livre par petits chapitres ses impressions de voyages, avec une franchise détonante.
“En discutant avec des Européens qui vivent et travaillent en Orient, j’ai constaté qu’ils aiment toujours l’Orient pour la même raison. Là, disent-ils, un homme est quelqu’un: il a de l’autorité, il est considéré, il connaît tous les gens qui comptent, on le connaît. Dans son pays, ce même homme est perdu dans la masse, il ne compte pas, il n ‘est personne. La vie en Orient satisfait le plus profond, le plus puissant des instincts: celui de l’affirmation de soi. Le jeune homme qui quitte un petit faubourg de Londres pour prendre un petit emploi aux Indes devient membre d’une petite communauté gouvernante. Il a à ses ordres des serviteurs d’une docilité d’esclaves, il a des subordonnés de couleur envers lesquels il est juste et convenable de se montrer brutal. Il vit au milieu de 320 millions d’Indiens auxquels il se sont incomparablement supérieur (..) Lui-même peut être parfaitement stupide et ignorant, qu’importe, sa peau est blanche. La supériorité aux Indes est affaire d’épiderme. (…)
Mais le sentiment de puissance est illusoire. L’intoxication de l’Orient de l’Orient, elle, est permanente (…) ce n’est qu’en rentrant en Europe que l’homme se dégrise“.
“Tout le monde sur le bateau nous menace d’avoir du “bon temps” aux Indes. Bon temps signifie courses, bridge, cocktails, danses et bavardages à vide. (…) Je ferai en sorte que mon temps aux Indes soit le moins “bon” possible.“
“Je suis toujours un peu gêné quand je me sens incapable d’admirer une chose que le reste du monde admire ou passe du moins pour admirer. Est-ce moi qui suis idiot ou est-ce le monde? (…) Ici, à Agra, je me sens affligé d’un sentiment de malaise. Le Taj Mahal est une des sept merveilles du monde. La nature fit de son mieux. Le couchant passa du rouge vif à l’orange puis au jaune et finalement au vert émeraude (…).”
“J’ai toujours eu la passion de la liberté individuelle. Un écrivain est son propre maitre, il travaille ou il veut et quand il veut. (…) Professionnellement libre, j’ai pris grand soin de ne pas m’encombrer de ses chaines qui attachent à un coin de la terre en particulier. (…) Mais parfois je dois l’avouer, (…) l’envie me prend d’une maison pleine d’affaires.”
“Je suis content de quitter les Indes. Les Indes sont plus déprimantes qu’aucun pays que j’aie jamais connu. Ce n’est pas l’air que l’on respire, c’est de la poussière et de la désespérance. Le présent n’est pas satisfaisant et l’avenir est douteux. Il y a plus d’un siècle que les Indes sont sous l’occupation des forces occidentales. (…) On admet que des millions d’hommes passent leur vie à avoir faim (…) neuf indiens sur dix ne savent ni lire ni écrire et le dixième déteste l’européen qui le lui a appris.”

Ébène, aventures africaines, Ryszard Kapuscinski, Plon, 2000, 330 pages, 23 euros.
Le récit du journaliste polonais Ryszard Kapuscinski mort en 2007 porte sur l’Afrique. Mais il peut se lire comme l’histoire d’une Inde cousine. “Ebène” (”ebony” en VO) est l’histoire de ce correspondant de presse qui voulait habiter en Afrique, loin des ambassades et des grands hôtels. Ce reporter, humble et courageux affronte la maladie et choisit de se faire soigner au dispensaire plutôt que dans une clinique privée qui aurait occasionné des frais à son journal ou provoqué un rapatriement définitif. Il décrit l’absurdité qu’est pour les européens le concept de temps ailleurs que chez eux. Ici, explique-t-il, le bus ne part pas tant qu’il n’est pas plein, les gens attendent, sans savoir quoi, mais ils attendent. Quand il choisit de s’installer dans un village ( je raconte de mémoire car j’ai du rendre le livre à son propriétaire, ma plus grande reconnaissance à celui qui me l’offrira), il est cambriolé plusieurs fois. On lui explique que c’est le signe qu’il est accepté dans la communauté… Toujours patient et avide de rencontre, Ryszard Kapuscinski, c’est un peu le Tintin que nous ne serons jamais. Pourquoi? Parce qu’il renonce à tout confort matériel et intellectuel, non par ambition carriériste, ni pour fuir son monde à lui, mais par soif d’inconnu. Une avidité et une curiosité qui se retrouvent également dans son dernier livre, “Autoportrait d’un reporter”, qui contrairement à ce que suggère le titre, livre le testament journalistique d’un infatigable découvreur aux talents d’écriture et d’humilités remarquables.

One night @ the call center, Chetan Bhagat, 2005
Pour finir, allez donc passer “Une nuit au call center”! C’est le livre de l’auteur à succès Chetan Bhagat. En Inde, des bataillons de jeunes des classes moyennes aisées travaillent dans ces centres d’appels pour répondre par téléphone aux consommateurs. Parce qu’ils travaillent avec les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne, ils travaillent en “night shifts”, en roulements de nuit, à peu près de 19h à 4 heures du matin. Mais cette nuit-là, tout va déraper. Les personnages vont renverser l’ordre établi et devenir maîtres de leur destin… Affirmer leurs ambitions, déclarer leur flamme, risquer leur vie, enterrer un mariage pourtant bien arrangé…
Le livre a été adapté en film sous le titre peu efficace de ”HELLO” le mois dernier. Pour la petite histoire, dans la scène ou les deux héros s’apprêtent à commettre un acte charnel, la réplique ou l’usage d’un préservatif est évoquée a été censurée…